Projet chorégraphique avec des acteurs non-voyants chinois à Pékin:

Pékin, le 10 mai 2011

" Nous sommes à Pékin pour un travail chorégraphique avec des acteurs non-voyants chinois. Ceci autour de la pièce de théâtre de l'écrivain belge Maeterlink “La princesse Maleine” en collaboration avec la compagnie normande Divine Comédie pour le festival Croisement.

La pièce de Maeterlink, “La princesse Maleine” se déroule à une époque imaginaire. C’est une pièce néo-Shakespearienne, philosophique sur l’humanité. De nombreuses descriptions de sensations, de vu et de non vu parcourent la pièce: “Maintenant, c’est comme si cette nuit et cette forêt avait versé de l’eau sur mes yeux”. Accompagnant les personnalités de la pièce, les arbres, la lumière, les changements climatiques, traduisent les mouvements et profondeurs de l’âme.De nombreux arrangements inspirent une transcription chorégraphique: "Le mouvement des Béguines, le passage de la mort à 100 mètres, la mer et les chants latins, une marée de corps, leur balancement, leurs ombres et leur disparition à l’horizon." Nous tentons de rendre palpable par le corps le chemin que la réalité doit parcourir pour atteindre les hommes. Nous creusons la structure de la pièce par le mouvement et la présence corporelle. Des voyants, non voyants et mal voyants, de différentes générations, conditions physiques, vies et expertises collaborent.



Je vois chez les acteurs non-voyants: charisme, dignité, transparence, une fragilité induite, une vue „extra-ordinaire“ sur le monde sensoriel. Cela implique instantanément à leur contact, de l’humilité, de la patience, du respect de l’empathie, de la sincérité, de la curiosité. Et aussi de l’admiration, vis-à-vis de leur autonomie souvent insoupçonnée. Leur plaisir de se mouvoir est visible dans leur appréhension joyeuse et affectueuse de l’espace. Chaque mouvement est une découverte de l’instant empli de connections qui leur sont propres. Lorsque le mouvement les touche, nous pouvons voir à travers eux, nous pouvons percevoir où ils se trouvent. Le moment de leurs premières propositions en mouvements répondant à une description, semble à chaque fois “magique“ comme une première fois. Nous composons des mouvements de groupe dans l’espace sans qu'ils se perçoivent en relations, et voient ce que cela crée. Ils doivent imaginer tout ce qu’ils ne voient pas. Il y a une beauté dans cet inconnu. L’inconscience de leur propre beauté la rend rare, délicate, attractive. Il y a un lien tangible entre l'imagination des non-voyants et celle de l'investigation artistique.



Toute description venant de notre part demande particulièrement clarté et précision, ainsi que le dévelopement de nouvelles stratégies de communication par le toucher et l’audition. Chaque étude demande une durée étirée pour s’établir, se développer et se maintenir. La visualisation de leur surface corporelle, des angles, de la distance d’une partie du corps à une autre, semble très différente pour chacun des acteurs non voyants. Au moindre changement leur orientation en est immédiatement affectée. Lorsque les stimulations auditives ou tactiles se font rares, ils semblent entrer dans un monde de rêverie, d’isolement, ou de repos. La pratique du mouvement les aide à développer et maintenir leur lien avec le monde extérieur. Leur sens musical a inspiré une finesse particulière dans l'élaboration de plusieurs arrangements sonores, atmosphèriques, de paysages.



Nous avons demandé à l’un des acteurs de décrire un oiseau, le ciel, un nuage. Puis de le dessiner dans l’espace. Ses dessins furent précis, très juste en rapport avec le monde visuel et rempli d’énergie. Nous avons réalisé que ses réponses, ainsi que celles d’autres par la suite, étaient une adéquation de toutes les informations qu'il avait entendu de personnes voyantes, de ses propres sensations empiriques, d' une relation mathématique et conceptuelle au monde visuel.

Un jour où nous cherchions notre nouveau studio de répétition et que nous ne le trouvions pas.; c'est l’acteur non voyant qui était avec nous, qui lui aussi n'avait visité qu'une seule fois les lieux la veille, qui a trouvé le chemin. J’observe que les non voyants vivent avec des logiques de navigation différentes. Cela ne signifie pas un manque de repères. Ce sont ces champs de navigation que nous explorons avec eux."




Ecrits Malgven Gerbes.

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